Menstruations : Petite histoire de leurs représentations

Aujourd’hui, alors que nous fêtons l’annuelle « Journée internationale de la femme » que nous connaissons depuis 1911, j’ai souhaité ajouter ma pierre à l’édifice. Cet édifice dont je parle et qui fait débat à l’heure où nous ouvrons de plus en plus les yeux sur l’oppression que subissent les femmes, aussi insidieuse soit-elle, c’est la diabolisation des « ragnagnas », nos « copines », nos « trucs », la « rivière rouge ». Vous savez, quand nous sommes « indisposées » car les « anglais ont débarqués » pour déclarer « l’alerte rouge ». Cette liste non-exhaustive des surnoms hyperboliques ou euphémisants donnés à nos règles en disent long sur les tabous qui entourent une réalité physiologique. Réalité qui pourtant, comme toutes les choses qui se passent dans notre corps sont utiles et bien pensées par Mère Nature. Oui, cette même Mère Nature que vous maudissez mesdames quand nous arrivons à la fin de notre cycle. Ce n’est pas une partie de plaisir, mais l’utérus sert comme l’estomac, le colon, le cœur, les poumons, etc nous servent. A l’exception, qu’il sert principalement aux être de sexe féminin. Une bizarrerie qui suscita l’interrogation de plus d’un et qui fut tout au long de l’histoire instrumentalisée pour assujettir les femmes à la place qu’on voudrait leur donner.

« Tout au long de l’histoire de nombreuses croyances, qui sont parfois des plus surprenantes ont été diffusées, que ce soit par la médecine, la religion ou les croyances populaires. Ce que nous pouvons en retenir de manière générale c’est qu’elles ont toujours permis la justification à cantonner les femmes, de par leur «nature», au foyer. Les menstruations sont presque toujours vues comme une tare et une faiblesse constitutive de la femme. Aujourd’hui, nous sommes encore imprégnés de certains préjugés comme celui de l’impureté. Les règles demeurent, selon F. E. Morin, « ce qu’une femme doit avoir absolument dans sa vie et ce qu’elle doit absolument cacher.»
 Céline Audouard, Histoire de règles, entre religion et médecine, éd. CEFA asbl.

Tentons alors à travers une petite histoire des représentations matérielles et psychiques des règles, de découvrir comment et pourquoi les règles sont toujours tabous dans une société qui prône l’égalité homme femme.

Religions et médecine, des sciences qui salissent les règles…

Sachez que dans l’Antiquité par exemple, les règles n’étaient pas autant tabous si l’on considère le fait que nous savons que les égyptiennes et grecques utilisaient des sortes de tampons : des bouts de bois entourés de tissus, on n’a jamais sûrement connu mieux comme torture. Et dans la Préhistoire, cela l’était encore moins car la femme était associée à la fertilité par sa capacité à enfanter. Donc ses attributs comme la poitrine, son sexe et ce qui en sort étaient eux aussi perçus comme symbole de fertilité. Mais très vite, l’Homme se met à penser (pas qu’il ne le faisait pas avant, c’est ironique voyons !). Mais je dirais que ce qui le différencie, c’est qu’il va vouloir penser par rapport à « l’élévation » de sa société et de sa culture. Et pour ça, il pense devoir s’éloigner de la nature qui l’animaliserait. Pline l’Ancien lance que les règles sont « malfaisantes » et feraient « aigrir le vin doux » si les femmes menstruées s’en approchaient. Concernant Hippocrate, ce n’est pas mieux : elles sont « nocives ». La religion et la médecine s’en mêlant, nous n’étions pas prêts de nous sortir de ces sottises. La fameuse saignée censée évacuer le sang impur du corps joue sur la représentation que l’on se fait des règles. A moins que l’idée qu’on se faisait des règles elle-même ait influencé la (non) logique (totale) de cette pratique médicale… ?

C’est notamment, durant le Moyen Age que la femme dans son cycle est perçue comme dangereuse et diabolique. Je ne vous refait pas le topo des origines de ces images qui nous collent à la peau… A l’époque l’Église terrorise par tous les moyens les fidèles pour qu’ils leur prêtent allégeance. Utiliser l’image d’Eve, être qui a pêché et « entraîné l’homme dans sa chute » pour contrôler les esprits a été leur meilleure idée. Et quoi de mieux que de prendre ce qui caractérise la femme : ses règles. Comment représente-on l’Enfer déjà ? Du rouge et du sang partout. Voilà comment on fait croire qu’une femme qui a ses règles, c’est une femme sale, possédée par le mal qu’on associera aux sorcières. Et on ne reviendra pas encore sur ces logiques plus que douteuses qui déterminent qui est ou non une sorcière. Naître femme aurait presque pu être perçu comme un crime si on les écoutait. Être une femme médiévale réglée c’était rester à la maison pour n’approcher personne. Aussi, introduire un tampon dans son vagin était interdit car bien sur perçu comme un péché. Pas d’autres protections non plus pour elles, leur jupon devait leur suffire.

Des manuscrits « médicinaux » donne des conseils d’hygiènes : se laver les parties visibles du corps tous les jours participe autant que le coït et le cycle menstruel à évacuer les humeurs du corps. Ainsi, dans les bains on y ajoute des plantes aux vertus multiples pour favoriser la purification. Encore une fois, même sans les voir on insinue que les règles sont du sang sale à évacuer. Enfin bref, vous l’aurez compris, sauf erreur de ma part il n’y a pas du tout de représentation des menstruations à l’époque médiévale !  (Si vous avez connaissance de représentations je suis preneuse !) Quelque fois, nous trouverons du sang durant des scènes d’accouchements, et encore seulement si ce n’est pas la Vierge… La représentation des sexes étant en général assez tabou, à l’exception des mises en scène des péchés, des représentations de l’Enfer et des caricatures diabolique, on trouvera encore moins des scènes de femmes dans leur période menstruelle. Pour le plaisir des yeux, je vous met le maître en la matière des représentations des horreurs de l’Enfer : Jérôme Bosch.

Mais, le rejet des règles à cette époque pourrait paraître assez humain comme réaction. Réfléchissez, qui n’a jamais réagit de manière insensée et jamais eu de réflexe de rejet devant quelque chose que vous ne compreniez pas ou que vous trouviez différent ? Mais ce réflexe primaire devrait être la première étape de notre cheminement vers l’altérité avant notre compréhension et acceptation. Seulement… si tout marchait de manière idéale, on le saurait !

Des mœurs durement ancrées dans la société et toujours pas de place pour nos règles

Car même à la fin du XXème siècle, connaissant enfin tout scientifiquement des règles, nous avons continuez à voir les règles comme quelque chose de mystérieux et à taire. Les préjugés ne disparaissent pas comme ça, et les travaux de Pasteur qui renforcent le besoin d’hygiène sont l’occasion encore une fois de pointer du doigt les règles comme sales. On conseillera alors aux femmes de bien se laver pendant cette période bien sur.

Côté Art, ça ne s’arrange pas, on peint la bienséance et quand quelques chenapans introduisent des prostituées et des femmes ordinaires dévêtues, on crie au scandale. Peindre la nudité terrestre fait défaillir la critique. Quand on compare la Vénus d’Urbino à l’Olympia dont les positions sont les mêmes, on peine à comprendre ce qui dérange dans cette nudité semblant identique. Mais c’est bien le statut de la femme qui dérange, la vénus est une déesse et donc pas réelle bien que la délectation des messieurs sur celles-cis l’étaient. Bonjour l’hypocrisie. Olympia est une prostituée qui fait marché de son corps. Un corps cruement dépeint, un corps « salie ». Alors, imaginez si en plus on peignait des vulves pleines de sang ! Je crois qu’on en aurait fait mourir plus d’un.

Une société qui invisibilise le phénomène

Voilà en substance comment nous arrivons dans une société qui invisibilise et minimise le sort des règles :

A toute heure de la journée nous sommes confrontés à des scènes d’une violence extrême avec du sang partout, on sexualise tout et n’importe quoi et bien sûr la femme n’est jamais très loin. Car on le sait tous, c’est dur de vendre un parfum, un sac, un bijou ou une voiture si une femme à moitié dévêtue n’est pas très loin. On banalise ces choses qui ont des effets néfastes sur nos mœurs et nos plus jeunes qui baignent dans cette surmédiatisation. Par contre, cette réalité physiologique TOTALEMENT NORMALE ET NATURELLE, personne n’en parle ou alors c’est toujours d’une manière censurée ou avec une pointe de dégoût.

L’industrie des serviettes hygiéniques qui se développent dans les 1920-1930 renforcent l’idée que les menstruations sont sales même si on partait avec l’intention de « libérer » la femme. En réalité, elles banalisent les tabous en feignant d’apporter une solution à nos supposés problèmes d’hygiène. On nous pond des serviettes « invisibles » (tient donc… pour mieux faire disparaître nos règles), toujours plus technologiques pour capter les « mauvaises odeurs » (bah oui c’est sale vous le savez) pour nous rendre la vie plus agréable (car quand même ils sont altruistes ne l’oubliez pas) et nous permettre de « tout oser » (car il nous sauvent et nous protège des diaboliques règles!). La logique à comprendre est la suivante : si nous sommes obligées de nous « protéger » de l’incontinence que provoque nos règles, c’est donc aussi sale que les enfants qui portent des couches pour ne pas se déféquer dessus. Et quand on sait aujourd’hui avec quelle réglementation est suivie la composition abominable de ces « sauveuses », je me demande si elles ne participent pas plutôt à nous faire mourir à petit feu. Mais, c’est un autre débat !

Et je ne m’étalerais pas sur les publicités pour protections féminines bourrées de clichées sur les règles (et les femmes). Parce que, quand on n’a nos règles c’est très connu : on ne sort pas car on pue et on a honte !

Finalement, il est difficile de dressé une histoires de la représentation des menstruations tant il existe peu d’images causé par cette censure et gêne lié au sang des règles entretenu à travers les siècles. L’Art complètement atrophiée par notre manière de voir les règles, tend désormais aussi à abolir ces préjugés et idées reçues depuis le XXeme siècle. Et il se révèle être un excellent vecteur d’ouverture au dialogue. En 2014, une exposition photographique de Marianne Rosenstiehl intitulée « The curse » (la malédiction) au Petit Espace retraçait l’histoire de femmes qui se battaient contre ces rapports douloureux qu’elles et qu’on entretient avec les règles. Ses photographies dédramatisent le sang des règles en le mettant dans des situations cocasses et complètement banales. Elle joue également avec les stéréotypes pour provoquer une remise en question. Quand on parle d’art contemporain, vous pensez aussi sûrement à des performances artistiques où des femmes peignent avec leur sang menstruel, et évidemment vous les connaissez car elles ont été l’objet de polémiques, comme toujours. D’autres artistes, reprennent les codes de l‘abstraction artistique en faisant du liquide menstruel un medium hypnotique comme Jen Lewis. Dans cette photographie, absolument magnifique, on y verrait presque une silhouette féminine, une belle mise en abyme. De plus en plus de mouvements indépendants sur les réseaux sociaux qui invitent les femmes à partager des expériences réelles et même des mises en scènes artistiques de leur sang voient le jour. Désormais, on veut arrêter de devoir subir des représentations qui ne collent pas avec la réalité et qui participent toujours à stigmatiser les règles et par la même occasion, les femmes.

Tout porte à croire que nous allons enfin vers l’abolition de ces tabous, et pourtant…

Ce qui m’a finalement poussé à écrire cet article, c’est vous mesdames. J’ai appris hier que la marque Nana avait enfin fait un pas de géant pour la cause de nos règles : elle a choisi de représenter les règles de leur vraie couleur, et non bleu. Bon, certes je ne clame pas mon amour pour les marques de serviettes hygiéniques industrielles qui en soit participent aussi à l’image négative des règles. Mais, je sais reconnaître quand des efforts sont faits et me concentrer sur les conséquences bénéfiques qu’ils peuvent avoir même si leurs motivations ne sont pas aussi louables qu’on le laisse entendre. Donc, me réjouissant de cette décision qu’on attendait toutes, enfin ce que je pensais d’abord… j’ai pu lire des commentaires très régressifs, insipides et bourrés d’autoflagellation. Mesdames, je ne voudrais pas paraître brutale ou jugeante mais j’aimerais vous posez une question : Voulez vous qu’on vous tende aussi un bâton pour que vous vous battiez ?

Comment voulez-vous qu’on sorte de cette oppression – qui est à juste titre présenté par Elise Thiébaut comme un des éléments de l’inégalité homme femme – si les premières concernées n’en prennent pas conscience ?

 

Je ne dis pas qu’il y a des femmes bêtes, des non-féministes et des féministes. Je ne dis pas qu’on doit toutes et tous se jeter corps et âmes dans cette bataille. Je déplore surtout le fait que ces préjugés, ces représentations ont un impact tellement puissant sur les esprits que même les femmes ont intégré naturellement et socialement ce phénomène : Nous avons tous intégré que les règles étaient sales et qu’on devait les cacher car ce n’est socialement pas acceptable de ne pas être propre et de puer.

C’est pour ça qu’on trouve peu de représentations de ces dernières avant le XIX eme siècle aussi erronées et censurées soient-elles. Et j’espère que cet article pourra aider certaines à se sentir mieux avec leurs règles si ce n’était pas le cas avant et sinon, de pouvoir prêcher la bonne parole autour de vous afin que nous en finissons avec ces inepties ! Il n’est pas question comme j’ai pu le lire, de ne pas avoir penser aux emétophobes (ce que je suis, et je ne me suis pas le moindre du monde sentie bizarre à la vue de la vidéo) en concevant cette vidéo, mais bien d’abolir un tabou dont tu es victime car tu as ressenti du dégoût en l’associant au sang des règles. « La nature sanguinolente » tu le dis toi même, c’est la nature des règles, pourquoi la cacher ou la biaiser ? « Dégueulasse » « immonde » « beurk », les mots sont violents pour décrire quelque chose que tu produis tu ne trouves pas ? C’est pour ça qu’il faut se demander ce qui nous a amené à penser comme ça. La différence qui existe entre le caca et les règles, c’est que le caca est bien un déchet de ton corps contrairement aux règles qui sont la preuve que ton corps fonctionne bien. La différence entre montrer un sexe dans un préservatif à la télévision et montrer le sang des règles, c’est que montrer un sexe dans un préservatif induit l’acte sexuel et que des règles, en aucun cas. Bien que cela pourrait tout autant participer à l’éducation sexuelle des jeunes, on ne connaît pas l’âge de ceux qui seront devant cette publicité. Montrer des règles, avant de participer à l’éducation sexuelle c’est participer à l’éducation des jeunes filles (et garçons) souvent démunies face à leurs premières règles et c’est refuser d’entretenir tous les tabous que je viens d’énumérer en arrêtant de faire croire qu’il ne faut pas les montrer car c’est sale, c’est mal et ça pue. Et ça, dès le plus jeune âge on devrait en prendre conscience.

Ne nous trompons pas de combat : attaquer et malmener les règles c’est porter atteinte à la cause humaine et à l’égalité des femmes. L’image et l’absence d’image qui en témoignent sont la cause de la désinformation et des diffamations dont sont victimes les règles, et nous mêmes. Certains l’on compris et se servent de leurs représentations afin de les réhabiliter.

Pour nous les femmes, pour vous les hommes

Pour Nous, qui devons devenir des êtres conscients et responsables

Sources :

Anne Xaillé, « Petite histoire des règles et des protections périodiques » dans Le Journal des Femmes, en ligne (http://www.journaldesfemmes.com/societe/combats-de-femmes/1087810-petite-histoire-des-regles-et-des-protections-periodiques/)

Carole Chatelain, « Les règles : histoire d’un tabou », dans Sciences et Avenir, publié en Janvier 2017, en ligne (https://www.sciencesetavenir.fr/decouvrir/livres/elise-thiebaut-retrace-l-histoire-des-regles-et-de-leurs-representations-sociales-et-religieuses_109544)

Je vous recommande :

Un site merveilleusement drôle qui parle des règles sans tabous et avec beaucoup d’ironie : https://passionmenstrues.com

Le site de Jen Lewis regorgeant de photographies absolument exquises : http://www.beautyinblood.com/index.html

Une petite histoire des protections hygiéniques traitée avec humour : https://www.paperblog.fr/7314513/raconte-moi-l-histoire-du-tampax-aucune-personne-ne-sera-blessee-vous-pouvez-tous-cliquer/

Elise Thiébaut, Ceci est mon sang. Petite histoire des règles, de celles qui les ont et de ceux qui les font, La Découverte, « Cahiers libres », 240 p.

POUR TOUS, LE DEBAT EST OUVERT :

Partagez votre ressenti sur les règles. Comment vivez-vous ces tabous ?

Quel est votre rapport aux règles ? Que pensez-vous des représentations non-censurées des règles ? Pensez-vous que cela participera à dédiaboliser les menstruations ?

Une objection ? J’ai dit quelque chose avec laquelle vous n’êtes pas d’accord ? Faite le moi savoir nous en discuterons.

 

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